PRINCIPAUTÉ

(Bouffonnerie tragique)

Résumé

C’est l’histoire d’une très improbable imposture qui, à la faveur d’un concours de circonstances dont cette pièce offre le récit, se transforme en un coup d’État réussi.

Dans un État balkanique fictif – appelé l’Illyrie, ou encore l’Épire – un couple d’artistes de cirque en fuite dépouillent les cadavres de deux étrangers qu’ils trouvent par hasard sur leur route, et s’emparent de leur papiers. Cette usurpation d’identité va les conduire à devenir les conseillers du Prince Zoran, dont le proche couronnement devrait ouvrir une nouvelle ère pour la jeune et fragile nation illyrienne : l’instauration d’une monarchie constitutionnelle et pluraliste. Mais l’humeur fantasque du prince, l’instabilité d’un pouvoir qui n’est effectivement exercé par aucune instance déterminée, et surtout l’exacerbation des rivalités confessionnelles au sein de la population, vont fragiliser ce projet politique jusqu’à le réduire à néant. Profitant et jouant de ces facteurs destructeurs, les deux usurpateurs vont mettre en œuvre une imposture à laquelle rien ne les prédestinait au départ.

Acte 1 Agron et Agra sont en fuite et s’emparent de papiers trouvés sur les corps inanimés de deux étrangers. Au même moment, dans le palais présidentiel de la capitale d’Illyrie, on est sans nouvelles des deux conseillers politiques qui ont été dépêchés auprès du prince Zoran par Monsieur de Bernis, consul d’Ile de France en Illyrie, afin de seconder le prince dans les premiers pas de sa carrière de monarque constitutionnel. Quelques heures après, Agron et Agra se présentent au palais et se font passer avec succès pour les deux conseillers dont ils ont usurpé l’identité. Séduit par l’incongruité de leur accoutrement, le Prince Zoran les adoube.

Acte 2 Une entrevue doit avoir lieu entre le prince Zoran et Galaad Dutchik, sorte de prophète armé qui, à la tête d’une communauté religieuse, revendique une partie du territoire illyrien pour y instaurer un État messianique. Mais le Prince Zoran est davantage préoccupé par les préparatifs du tournage d’un court métrage dont il veut assurer la réalisation. (Ce court métrage est intitulé « La traite des dieux », et constituerait une sorte de mise en abîme de la pièce elle-même, si ce procédé n’était aussi péniblement éculé.) Interrompant la très informelle répétition d’une scène de « La traite des dieux », Bernis vient annoncer qu’un attentat a eu lieu quelque part en ville, endeuillant gravement la communauté albanaise. Il presse le prince Zoran de se rendre sur les lieux, afin de manifester sa solidarité avec toutes les communautés présentes sur le territoire. Le prince Zoran refuse catégoriquement. La princesse Gudrune, elle, se dévoue pour accompagner Bernis. Restés seuls, Agra et Agron décident d’organiser l’assassinat du prince Zoran.

Acte 3 Faisant fi des rapports de force qui constituent la réalité politique de l’Illyrie, le prince Zoran, par provocation, accorde à Galaad Dutchik tout ce qu’il demande. Bernis décide alors, sur les conseils d’Agra, de court-circuiter la décision du prince en faisant officiellement annoncer le rejet pur et simple de toutes les revendications de Galaad Dutchik. Arkadia, la mère du prince, est chargée de persuader son fils du bien-fondé de cette mesure drastique. Manifestement affecté d’une sorte de prurit rimbaldien venant aggraver une pathologie oedipienne active, le prince demande à sa mère de quitter Bernis, qui est son amant. Comme elle tourne en dérision l’immaturité de cette requête, le prince prend la fuite. Mais cette fugue fait s’écrouler les projets des uns et des autres : pour instaurer une monarchie constitutionnelle, il faut un monarque ; pour assassiner un monarque et le remplacer par un dictateur, il faut aussi un monarque. Par conséquent, afin de provoquer le retour du prince, Agra conseille à Bernis d’utiliser l’arme de la désinformation : annoncer aux médias que le prince a disparu et que la reine a eu un grave malaise. Apprenant cette dernière nouvelle, le prince reviendra au chevet de sa mère. Bernis pourra le faire couronner, ou Agra le faire assassiner.

Acte 4 Succès du piège ourdi par Agra : le prince est revenu, et, muet, semble avoir renoncé à toute initiative personnelle. Il doit inaugurer un centre culturel franco-illyrien. Agra a choisi l’occasion de cette sortie pour le faire assassiner et mettre cet attentat sur le compte de Galaad Dutchik. Grâce à une ruse d’Agron, Gudrune échappe à l’attentat. De plus en plus déboussolée, elle erre dans le palais, pressentant à sa manière la mort du prince. Le prince vient d’être assassiné. On annonce à sa mère que son corps, complètement démembré par la violence de l’explosion, est introuvable. Quelques jours après, les funérailles : prenant publiquement la parole devant le cercueil du prince, Agra pousse l’imposture jusqu’à son terme, en faisant passer un nationalisme conquérant pour une guerre de libération. Le sang, désormais, va couler à flot.

Note d’intention

Si ce résumé, en raison même de son schématisme, confère à l’intrigue un caractère « sérieux », il importe de souligner que, dans la plupart des cas, le traitement des situations relève délibérément de la comédie. Le choix de ce registre s’exprime dans le caractère elliptique des répliques et de leurs enchaînements. Le texte, ici, a d’abord pour fonction d’amorcer tout ce qui, dans le jeu des comédiens, le déborde et en même temps l’anime : silences, intonations, regards, postures, gestes, mouvements, déplacements, positionnement dans l’espace relationnel, bref toute la musique des corps. En effet, dans la comédie plus que dans toute autre forme théâtrale, le texte est en attente de la vie du corps des acteurs. Et si parfois le jeu des corps pouvait faire oublier le dialogue, alors la parole écrite aurait trouvé son accomplissement en libérant une expressivité qui lui échappe et qui est pourtant l’origine à partir de laquelle elle se déploie.. D’autre part, contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’un texte politique, au sens où cette pièce voudrait dénoncer, alerter, ou, pire encore, délivrer un message. En revanche, l’urgence induite par la situation globale – « le cadre de l’action » – fait que la trajectoire des personnages est nécessairement à la fois orientée et infléchie par leurs positions dans ce champ de forces, et ces forces sont politiques. Quelques mots donc sur « le cadre de l’action ». L’Illyrie est un État balkanique fictif. La période ressemble beaucoup à celle qui, dans les Balkans, a suivi l’effondrement de l’Empire soviétique. Mais ce pourrait être aussi – pourquoi pas ? – les décennies convulsives qui, en Europe centrale, ont marqué la fin de deux empires : l’empire ottoman et l’empire austro-hongrois. Voici deux textes qui, chacun à sa façon, nourrissent la genèse du contexte imaginaire dans lequel l’intrigue se déploie. Le premier est un témoignage du célèbre reporter américain John Reed, qui avait choisi de « couvrir » la première guerre mondiale en se rendant dans les Balkans. Le second est écrit par Ismaïl Kadaré, et est extrait du roman L’année noire, dans lequel il évoque la situation de l’Albanie durant la même période.

« Salonique n’est la ville d’aucune nation, et elle est la ville de toutes les nations : elle est cent villes, chacune avec un peuple différent, des coutumes, une langue différentes. […] Les espions grouillaient. Allemands aux crânes rasés avec des cicatrices de duel au rasoir sur le visage, qui prétendaient être italiens ; Autrichiens portant chapeau tyrolien vert, qui se faisaient passer pour des Turcs ; Anglais aux manières stupides, qui s’installaient dans des cafés pour épier des conversations en six langues où il n’était question que d’eux ; musulmans du parti vieux-turc qui complotaient dans les coins, et agents grecs de la police secrète qui changeaient de costume quinze fois par jour et modifiaient la forme de leur moustache. » John Reed, La guerre dans les Balkans.

« Le chaos persistait dans le pays. L’hiver amoncelait jour après jour d’épaisses couches de neige sur la terre, comme pour recouvrir l’insoutenable diversité de principautés, républiques et petits Etats qui s’étaient rapidement créés à l’intérieur de l’Etat albanais proprement dit. Outre le gouvernement royal reconnu par les Grandes Puissances, d’autres gouvernements et administrations faisaient la loi où ils pouvaient : la République catholique de Lezhe, siège du tombeau de Skanderberg, avec son propre emblème et, à sa tête, Mgr Prénushi ; la république autonome de Korça, protectorat français, encore sans drapeau ; le Gouvernement international de Shkodra (son appellation était encore inexpliquée), qui avait choisi comme unité monétaire le franc suisse ; la principauté ou le Pachalik islamique des Essadistes, en Albanie centrale, avec deux capitales : Elbassan et Shijak ; l’Emirat de la secte de bektachis, avec son sultan et sa capitale, le mont Tomor, que cette secte avait proclamé en profitant du fait que le patriarche universel avait fixé sa résidence en Albanie ; la Principauté orthodoxe séparatiste de l’Épire du Nord, comme les Grecs l’appelaient, avec pour capitale Janina, qui se trouvait en dehors des frontières du pays ; la Principauté d’Orosh fondée sur le Coutumier de Lek Dukagjin, qui arborait le drapeau à aigle blanche de ce dernier ; la Région serbe, ou, comme la presse la surnomma, en raison de sa forme mais aussi de son dessein (l’ouverture d’un couloir qui lui donnerait accès à la mer), l’État « corridor », sans capitale ; enfin, la République albanaise, connue uniquement à travers son journal Malheureuse Albanie, et dont on ne savait pas où elle se situait. » Ismaïl Kadaré, L’année noire.

S’il est vrai qu’aujourd’hui « le monde ressemble à l’Europe du XVIIe siècle », comme le déclarait récemment Henry Kissinger, alors l’Illyrie de Principauté ressemble un peu au monde. L’essentiel est que les individus se définissent par leur confession religieuse plutôt que par leur appartenance à une nation ou à un peuple. Les conflits entre communautés – conflits d’intérêts et de pouvoir – y sont donc vécus comme des conflits entre les différentes autorités religieuses dont elles se réclament. Mais là où toute armée a son dieu, tout dieu est un dieu des armées. Cette « mobilisation » des dieux conduit à un appauvrissement de l’expérience religieuse qui, ainsi réduite à un fanatisme militant, provoque une exacerbation des conflits. En effet, l’ancrage du pouvoir politique sur l’autorité religieuse transforme tout opposant en infidèle, et donc en ennemi. Ainsi la superstition est un problème politique, autant que psychologique ou culturel. Et ce problème, comme Tartuffe en témoigne magnifiquement, est l’un des terreaux les plus féconds de l’imposture. C’est donc à travers ce prisme que la question religieuse se pose aux personnages de la pièce, et c’est à travers lui qu’elle est diversement résolue.

Julien BUSSE


© LUMEN THEATRE 2010 | Mentions légales | Contact | Plan du site